D'eau, de Carthagène des Indes, et d'Indiens

D’eau, de Carthagène des Indes, et d’Indiens

 

Santa Marta est une jolie ville côtière, avec un vieux centre historique hérité de son passé colonial, mais à la moindre pluie un peu soutenue, sa prestance en prend un coup … Les égouts débordent presque instantanément, et les rues se transforment en torrents qui déboulent directement en mer, charriant avec eux une grande variété de détritus : boîtes-repas en polystyrène, bouteilles, plastiques, et même sacs poubelles pleins. La mer en emmène une partie, quitte à la ressemer un peu plus tard sur la plage. Le standing de la marina aussi en prend une claque, puisque l’une des rues transformée en torrent, lui-même alimenté par les égouts (voir explication plus haut) fait une sortie fracassante dans le bassin où barbotent les bateaux. L’eau devient alors marron foncé, et une odeur d’égout, ainsi que de nombreux sacs poubelle, flottent … Obiert, un des marineros, nous dit qu’il a envie de pleurer quand il voit ça. Il nous apprend que les gens jettent volontairement leurs poubelles les jours de pluie, problème de culture, et de manque d’éducation. Ce comportement désolant ne fait qu’aggraver le fait que le ramassage des ordures n’est pas assez fréquent, que les poubelles s’entassent à même les rues, et qu’il n’y a pas de système d’épuration, à part la mer, pour une ville de plus de 300 000 habitants … Ça nous paraît évidemment très choquant (surtout quand on sait qu’avec le port et le commerce de charbon, la ville est riche et aurait donc a priori largement les moyens financiers de s’occuper de ces petits à-côtés), mais finalement en France, les stations d’épuration, même pour des grandes villes comme Marseille, ne sont pas si anciennes. Mais ce n’est pas une excuse après tout ! Les « petits frères » devraient faire des efforts ! Surtout que les gens peuvent se retrouver à se baigner au milieu de leurs propres détritus. Finalement, ça ne sort pas de la famille !

 

 

 

 

 

 

Scènes de rues (sèches) à Santa Marta

 

En une matinée d’octobre, nous prenons place, avec nos amis Jacques et Marie, dans un minibus dit « Puerta puerta », porte à porte, qui doit nous amener dans le centre de Carthagène des Indes, à environ 300 km à l’ouest de Santa Marta. Le chauffeur est un vrai Fangio, pourtant, ce n’est a priori pas le souci du respect de l’horaire qui doit motiver ses dépassements plus qu’hasardeux … Juste après Santa Marta, la route longe la « Cienaga Grande », le grand marécage, issu de la crue du fleuve Magdalena, qui inonde les terres près de 8 mois par an. L’écosystème s’est adapté, les oiseaux, perchés sur leurs échasses, et les maisons sur leurs pilotis. Les eaux calmes et peu salées sont riches en poissons et en pêcheurs. Côté droit de la route, ce sont de grandes plages sauvages, que vient battre la houle de la mer Caraïbes. La ville de Barranquilla vient ensuite, grande ville industrielle que l’on traverse après le pont qui enjambe le fleuve Magdalena, d’une largeur respectable à son arrivée en mer. Il est connu des navigateurs, car, en saison des pluies, il engendre un fort courant sensible à plusieurs miles au large, et peut charrier des troncs d’arbres : il vaut donc mieux traverser son embouchure de jour. A propos de pluie … la voilà qui pointe le bout de ses gouttes. Peu avant d’arriver à Carthagène, le bus se retrouve pris dans un bouchon, qui dure une bonne heure. Une « opération escargot » en quelque sorte, puisque l’on apprend que la route est bloquée par des villageois inondés qui réclament l’aide du gouvernement. C’est vrai que leur situation n’est pas très rose, plutôt grise : de l’eau dans les maisons, des rues boueuses ou inondées. Il faut dire que l’habitat n’est pas adapté : des maisons de plain-pied, au ras du sol, en béton, où le niveau d’eau s’est marqué jusqu’à mi-mur.

 

Protestation avant d'arriver à Carthagène

 

Carthagène s’affiche tout de suite comme une ville de contrastes : des faubourgs aux airs de bidonvilles perchés sur les collines, un vieux centre historique colonial derrière ses remparts, et d’immenses buildings à l’américaine le long de la mer.

Carthagène des Indes, pour ne pas la confondre avec la Carthagène du vieux continent. C’est une attraction touristique majeure en Colombie. Pris au filet des remparts de la vieille ville, des bancs de touristes frétillent, harcelés par des marchands ambulants de tous poils (bijoux, babioles, ceintures, chapeaux, reproduction des statues fessues de Botero, …). On vient visiter à Carthagène principalement les vestiges d’une histoire plutôt guerrière et sanguinaire. De là sont parties d’innombrables expéditions de mercenaires pour piller les vestiges des anciennes civilisations précolombiennes. Aux XVIè et XVIIè siècles, le port de Carthagène a servi de base stratégique pour le pillage systématique de l’Amérique du Sud par les conquistadors espagnols : les navires chargés des butins pillés au Pérou et en Equateur, après avoir passé l’isthme de Panama, relâchaient à Carthagène. Là, il s’alourdissaient de ceux récoltés en Colombie, et qu’un réseau de mules et d’esclaves apportait jusqu’à la côte. Ils repartaient ensuite pour Cuba, ou Porto Rico, s’alourdissaient encore, avant de mettre le cap, gavés d’or et d’émeraudes, vers l’Espagne. Au XVIIè siècle, Carthagène a reçu le sombre privilège d’être un centre officiel de la traite des esclaves Africains. Biens mal acquis profitent malgré tout, et Carthagène devient riche, et attire les convoitises et les pirates. Pour la protéger, des forteresses pointent leurs tours, des milliers d’esclaves noirs participant à leur construction. La plus imposante est celle de San Felipe de Bajaras, qui domine la ville. Et une muraille sous-marine, dont la partie supérieure est située sous un mètre d’eau, formée de roches énormes transportées par des centaines d’esclaves, est venue fermer la principale voie d’accès maritime à la baie de Carthagène. Et ensuite, il y eut l’Inquisition, dont on visite le musée des horreurs : chambre de tortures, où l’on découvre, si besoin en était encore, l’infinie imagination des hommes pour faire souffrir leurs prochains par des moyens pas très catholiques …

 

San Felipe de Bajaras, mastoque ...

 

Blas de Lezo, héros espagnol estropié que les anglais ont enterré un peu vite

 

 

Vues de la baie depuis la forteresse : elle a dû bien changer depuis l'époque !

 

 

 

 

Juste un oeil avec Marie dans une des multiples boutiques ...

 

Finalement, ce que nous préférons de la ville, c’est la simple balade sur les remparts, dans les rues bordées de maisons colorées. Et surtout le musée de l’or et de l’archéologie, que nous trouvons de loin le plus intéressant. Comme dans celui de Santa Marta, plus modeste, et surtout consacré aux Indiens Taironas, le musée de l’or de Carthagène expose des collections de l’orfèvrerie des différentes civilisations précolombiennes. Et en particulier celle des Indiens Sinu, qui vivaient le long du fleuve du même nom, un affluent du Magdalena. Ils ont été parmi les premiers à subir l’invasion et le pillage des conquistadors espagnols, aveuglés par tant de richesses : les morts étaient enterrés avec leurs biens, et les arbres entourant les cimetières décorés de clochettes d’or. Civilisation massacrée par des sauvages, alors qu’elle avait réussi à vivre, sur plusieurs millénaires, en harmonie avec son fleuve, tirant parfaitement parti de ses « caprices » saisonniers. Les Sinus avaient développé, sur des milliers d’hectares de part et d’autre du fleuve, des systèmes de canaux, de digues et de terre-pleins, pour répartir, canaliser et ralentir l’écoulement des eaux pendant les crues. Ces systèmes favorisaient l’infiltration des eaux (moins de sécheresse ensuite), et le dépôt de limons, qui étaient récupérés pour fertiliser les terre-pleins occupés par les cultures. Ils avaient tout compris. Il faut dire que ces subtiles adaptations à la nature ne pouvaient fonctionner que dans une société ayant pour fondement la solidarité, donnant la priorité au bien commun pour le bien être de tous. Tout l’inverse d’une société capitaliste moderne quoi … Un drôle d’écho avec la situation rencontrée la veille sur la route, avec les gens pataugeant dans la gadoue de leurs rues et de leurs maisons inondées. Plusieurs siècles après les Sinus, qui n’avaient que leurs mains et quelques outils, à une époque a priori plus riche de moyens, au moins technologiques, la flotte est devenue un fléau, qu’elle tombe (trop) et qu’elle ne tombe pas (pas assez) ?

 

 

 

Depuis les remparts

 

 

 

La bonne parole pour les bons sauvages

 

 

Urnes funéraires

 

Les Sinus : tout un système de canaux et de digues pour vivre avec le fleuve

 

A 17h, le bus puerta-puerta est là, retour à Santa Marta. Plus de barrages sur la route, le Magdalena a-t-il rejoint son lit ? Les indigents auront-ils l’oreille de leurs politiques, à quelques jours des élections ? Rien n’est moins sûr …



15/11/2011
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