Islas las Aves : îles aux oiseaux

Islas las Aves : îles aux oiseaux

 

Jeudi 4 août 2011, en début de matinée, nous quittons Los Roques pour les dernières îles du Venezuela, distantes d’environ 35 miles à l’ouest-nord-ouest : Las Aves, les îles aux oiseaux. La navigation se passe sans histoires, dans un petit air, voiles en ciseaux (ah … si l’on avait un spi …). En début d’après-midi, le premier groupe d’îles, le plus oriental, Las Aves de Barlovento (« au vent »), se profile. Nous traînons la ligne sans succès depuis le départ des Roques, et, à l’approche des îles, un groupe de fous se met en tête de vouloir pêcher notre petit poulpe. Ils plongent dessus, tendant la ligne parfois. Et il y a de plus de plus d’oiseaux, qui s’émulent et piaillent autour du leurre. Nous sommes en pleine manœuvre d’approche avec une passe délicate à négocier, et nous faisons l’erreur de ne pas remonter la ligne à temps. Ce qui devait arriver arrivât : un oiseau finit par s’accrocher à l’hameçon, et nous le traînons derrière le bateau, lui se débattant, et ses congénères, au moins une vingtaine, paillant de plus belle autour de lui. Une fois la passe négociée, je remonte la ligne pour le dégager, mais il est déjà trop tard, il est mort, sans doute de noyade. En plus, il s’était méchamment embroché avec l’hameçon. Désolés oiseau un peu « fou » … Philippe laisse partir le petit cadavre, si léger, à la mer … Tu parles d’un hommage aux îles aux oiseaux … 

 

 

V'là Harpo qui déboule

 

Mauvaise pêche ...

 

 

Juste après l’entrée, la navigation tient du gymkhana entre les patates de corail, qui préviennent heureusement de leur présence par la couleur bleu turquoise plus claire qui tranche avec le reste du lagon. Nous mouillons à l’abri de la mangrove. Sortons l’annexe pour une première visite à terre de notre nouveau domaine. L’accès se fait par une petite trouée dans la mangrove, gardée par une armée de Bernard-l’hermite. Derrière la bande d’arbres, c’est une sorte de lande verdoyante qui conduit aux gros galets roulés par la mer des Caraïbes. Un monument a été improvisé tout près de la mer, appelé pompeusement « monument aux bateaux ». Il réunit les souvenirs du passage des voiliers : nom du bateau, prénoms des navigateurs, année (voire années pour les récidivistes) de passage, sont gravés dans des morceaux de bois, peints sur des pierres, écrits avec des coquillages. On retrouve des noms de bateaux que nous connaissons via Internet et leurs blogs de voyage : Etoile de Lune, Cercamon. Il faudra y laisser notre trace ! Le soir, nous fêtons l’anniversaire de Caroline et les un an de notre départ en voyage … Hé oui, déjà un an que nous vivons cette vie de bohème, sur les mers, à bord de Sahaya !! Que de chemin parcouru, pourtant ça me semble encore très proche.

 

Le porche d'entrée dans la mangrove

 

Sur la lande

 

Philippe devant le "monument aux bateaux"

 

De retour de la première exploration

 

Comme leur nom l’indique, las Aves sont dites îles aux oiseaux. Le ciel est zébré de leurs vols, et ils font des tâches de couleurs dans les arbres de la mangrove qui résonne de leurs cris. Il y a surtout différents types de fous. Ce nom leur vient des marins, car, peu farouches, ils se posaient sur les bateaux et se laissaient facilement attraper. Les fous comptent 9 espèces, ils habitent les îles tropicales et subtropicales, sauf le fou de Bassan, qui est la seule espèce des pays tempérés. Sans être familiers des fous, on en repère néanmoins plusieurs sortes : les bruns, les bruns à queue blanche, les blancs aux ailes noires, les à bec bleu, les a pattes rouges. Curieux, ils survolent l’annexe à coups d’ailes paresseux en prenant le temps de nous détailler attentivement. Il y a aussi les grandes frégates, qui tournent en ronde inlassable au-dessus des arbres de la mangrove où sont perchés les fous. Elles sont du genre parasite, et détroussent les autres oiseaux qui se donnent la peine de pêcher, les harcelant les faire lâcher leurs poissons ou voire même régurgiter. A la saison des amours, les mâles gonflent leur poche située sous leur bec, qui devient rouge sang ou orange vif, pour pavaner devant les femelles. Mais les phéromones doivent être au repos, et nous ne leur voyons pas de goitre avantageux ... Des pélicans noirs à tête blanche rasent les flots de leur vol planant, la tête rentrée dans les « épaules ». En nous baladant à l’extrémité est de l’île, nous nous faisons copieusement enguirlander par les mouettes et les sternes. On empiète visiblement sur leur territoire de nidification. Une sterne fait même des manœuvres d’intimidation en déboulant sur nous plein pot vent arrière, pour remonter ensuite en arrivant à notre hauteur. Le chemin qui traverse la lande est égayé de sculptures réalisées avec des morceaux de corail dont les formes biscornues en ont inspirés plus d’un.

 

Jolie vue du balcon

 

Drôle de bête ?

 

Samedi 6 août, Philippe profite d’un bon 20 nœuds de vent pour faire quelques bords de planche dans le lagon. Dans la soirée, le vent se renforce, alors que le passage d’une onde tropicale est prévu entre le lendemain et le surlendemain.

 

Un jibe bien troussé

 

 

 

Fun la glisse !

 

Dimanche 7 août, nous changeons de mouillage, quelques centaines de mètres de zigzags entre les cayes pour nous rapprocher de la barrière de corail. Impression de mouiller dans une piscine, tellement le bleu est … bleu ! Nous peignons une pierre, en forme de poisson, au nom de Sahaya pour marquer notre passage sur l’île. C’est soirée dégustation de vins sur Sahaya : nous ouvrons deux bouteilles de vin rouge bio de nos amis audois Christian et Bénédicte (Las Ribos de Saint-Sernin), et un Costières de Nîmes (Terre des Chardons) biodynamique. A votre santé ! Il est bien possible que les vins de notre Languedoc-Roussillon aient gagné quelques galons auprès des inconditionnels du Bordeaux … Un des verres à dégustation restera sur place comme témoignage, il n’a pas résisté à ma vaisselle matinale (pardon Virginie et Matthieu !).

 

Un poisson-pierre pour Sahaya

 

Soirée dégustation de vins sur Sahaya

 

La prochaine photo de promotion du Las Ribos ??

 

Et le temps passe ainsi, entre mer et soleil, sans brusquerie. Une « journée type » aux Aves commence par le petit-déjeuner pendant lequel Philippe nous passe des émissions de France-Inter podcastées : La tête au carré, Sur les épaules de Darwin, et aussi un cycle de 5 émissions consacrées à Georges Brassens, une de mes idoles. Puis les quatre hommes partent à la chasse, les deux annexes sont à l’ancre, Fanou et moi palmons tranquillement alentours, pour admirer les fonds. Ils ne sont pas tout-à-fait les mêmes qu’à la Blanquilla, ni qu’aux Roques. Fixées au corail, des anémones de forme conique, comme de petits sapins de Noël idéaux, déploient toute la palette des couleurs pastel : rose, orange, jaune, mauve. Des éponges tubulaires dardent vers la surface leurs tubes orangés, des gorgones éventail et arborescentes suivent les mouvements de l’eau. Côté poissons, les chasseurs remontent gorettes, pagres dents de chien, cardinal (« gros yeux »), mérous, sardes, carangues. Et pour le plaisir des yeux, les couleurs des poissons perroquet, des girelles, des anges, qui éclairent les cayes et les tombants. Les poissons développent diverses techniques de défense. Il y a ceux qui leurrent, comme les papillons Kat-Zié, qui ont deux taches noires et rondes de part et d’autre de la queue qui ressemblent à des yeux. Le prédateur s’y dirige, ce qui laisse le temps au poisson de déguerpir … dans l’autre sens. Il y a aussi les embusqués, qui tablent sur leur mimétisme. Ils ne sont pas agressifs, mais gare si on les touche : les poissons-lions, genre de rascasses dont la piqure peut-être mortelle, et les gros diodons planqués dans des trous, de bonnes bouilles avec leurs gros yeux ronds, et presque un sourire gentil (ça y est, me voilà en plein anthropocentrisme …). Il ne vaut mieux pas le titiller : quand il a peur, il se gonfle d’eau (pour ceux qui ont vu « Némo ») et devient une boule hérissée d’épines, chargées de poison violent.

 

Phil, his name is Phil

 

De retour de la chasse matinale

 

D’après Gérard, Las Aves sont, comme la Blanquilla, beaucoup moins poissonneuses qu’à son dernier passage, il y a une dizaine d’années. Et beaucoup moins de langoustes aussi. Les pêcheurs, qui viennent en peñeros, nous apprennent peut-être une des raisons (la principale ?) de la raréfaction des langoustes. Elles sont noctambules, et, pour les piéger, les pêcheurs tendent des filets au sol la nuit. Cette méthode peu sélective doit dévaster les populations … Les plus grosses sont sans doute vendues, les plus petites mangées directement. Mais est-ce à nous de juger ? Ils font cela pour vivre, même si comme dans beaucoup de pays (dont la France qui ne donne pas franchement l’exemple en la matière), ils scient la branche sur laquelle ils sont assis en asséchant les fonds sans laisser à la nature le temps ni les moyens de se régénérer.

Dans l’île, de nombreux cimetières de lambis attestent de la probable surexploitation des fonds. Les coquilles ont été fendues en haut pour supprimer l’effet ventouse et pouvoir alors sortir le mollusque. Des montagnes de coquilles vides parsèment la lande. Les lambis sont vendus dans les Antilles, qui en sont friandes au point d’avoir liquidé leurs propres ressources.

 

Lors d’une matinée comme une autre aux Aves : Fanou et moi sommes de retour aux annexes à papoter, Jean-Luc arrive et tire sur le fil relié au flotteur auquel est suspendu le fruit de sa pêche. « Ça y est, j’ai rempli mon contrat, un beau poisson pour le repas de midi ! », nous annonce-t-il en brandissant son trophée. Ah oui. Ah oui effectivement, c’était un beau poisson vue la taille de la tête. Pour le corps en revanche, on est réduits à des conjectures car il n’en reste rien. Un barracuda s’est servi sur la bête ! « Ah le salaud ! » tonne Jean-Luc en découvrant le forfait en même temps que nous ! C’est du beau travail, la gorette est tranchée net juste au ras de la tête, et Jean-Luc n’a rien vu ni senti ! Il remporte quand même la tête tranchée sur Khaya, comme preuve de sa bonne foi devant Caroline !

 

 

Photos Khaya

 

Voilà plus de 3 semaines maintenant que nous sommes en autonomie, plus que pendant notre traversée de l’Atlantique finalement. Avec le soleil et le vent pour l’énergie. Et le régime « poissons frais et riz » pour le midi. On ne manque de rien. Si, peut-être d’un peu de fruits et légumes frais … Ceux que nous avions achetés à Grenade au marché de Saint-Georges n’ont pas tenu très longtemps avec la chaleur. Une petite salade croquante, une mangue fondante ne seraient ma foi pas de refus … Mais on apprend à profiter de cette vie simple : pêche le matin, profiter du paysage, bouquiner, écrire, faire du pain, admirer un coucher de soleil, une douche le soir sur la jupe, des repas/apéros/moments partagés avec nos amis voyageurs, vivre dehors, en liberté. Ça n’a pas de prix ? Pour l’eau des réservoirs, nous sommes en mode économie : vaisselle à l’eau de mer, une douche rapide par jour. Pour l’eau de boisson, on a vu un peu juste, alors Khaya nous fournit gracieusement quelques bidons d’eau potable issue de son dessalinisateur (on choisit bien nos amis !).

 

La boulangerie-pâtisserie de Sahaya a réouvert ses portes

 

Les voisins de piscine vus du haut du mât

 

Mercredi 10 août, un petit footing matinal nous conduit au monument des bateaux, pour aller poser notre poisson-pierre près de celui de Khaya et de Cercamon et de Khaya. Après la chasse du matin pour le poisson du midi, où Philippe a pêché une sorte de rouget, et un poisson gris non identifié mais très bon, nous nous préparons à appareiller pour changer de mouillage. Une grande ombre grise passe sous l’annexe, et je remets vite le masque pour voir passer un énorme barracuda (1,50 m au moins) : énorme et nonchalant, respect, on n’irait pas lui chercher noise …

 

Notre (gentil) poisson-pierre "Sahaya" déposé en souvenir

 

Allez, changeons de crèmerie

 

Nous arrivons au mouillage de l’Isla del Oeste en début d’après-midi. Une balade nous mène vers le campement de pêcheurs, venus de Margarita. Voilà 3 mois qu’ils sont en campagne de pêche, et leur abri est de fortune. Un puits creusé à même le sable leur fournit l’eau pour la toilette et la boisson. J’ai du mal à comprendre comment cette eau pourrait être autrement que très saumâtre ? Quelques « boobies », des bébés fous, boules de duvet blanc avec un début de rémiges, sont au nid, seulement marqué par un vague creux dans les plantes grasses qui bordent la plage. La nuit est agitée, avec un vent à 27 nœuds établis.

 

Un "boobie", jolie boule de duvet blanc

 

Traces de tortue venue pondre

 

Jeudi 11 août : nous partons le matin pour le groupe d’îles le plus occidental, las Aves de Sotavento (« sous le vent »). Nous naviguons en ciseaux sur une houle croisée (y’avait longtemps !). Peu avant l’arrivée, un thon albacore mord à la ligne. C’est le premier de ce genre de pélagiques que nous remontons sur Sahaya, et c’est plus agréable que de pêcher un fou … On teste depuis peu la méthode du « coup de rhum dans les ouïes » pour donner le coup de grâce aux poissons montés à bord, moins barbare que les coups de masse. J’espère qu’ils finissent plus agréablement, avec un coma éthylique ? En tous cas, ça paraît efficace car ils ne se débattent pas longtemps après le verre du condamné. La chair est fondante. On la fera goûter le soir pour le repas pris en commun avec les amis, en complément du barracuda pêché par Harpo. Isla Longa n’est qu’une étroite bande de sable, mais elle nous abrite de la houle. Un campement de pêcheurs y est installé, qui paraît un peu moins rustique que celui d’Isla del Oeste. Nous avons droit à la visite à bord de la Guardia Costera, qui procède à un long questionnaire sur notre matériel de sécurité, et nous octroie officiellement trois jours de mouillage. Nous discutons avec les pêcheurs, fiers de nous montrer qu’ils ont un bébé requin à bord comme « mascota », gardé dans un vivier à poissons. Ils le relâcheront quand il grandira, nous disent-ils. La nuit est venteuse, avec des pointes à 30 nœuds, que nous envoie une dépression centrée sur la Colombie. Deux ondes tropicales se baladent en Atlantique, qui pourraient devenir des cyclones, et dont on suit la trajectoire, même si nous avons peu de chances d’être menacés.

 

Les parties de chasses matinales continuent, Philippe a fait quelques progrès et avec l’aide de Gérard, ramène une langouste de belle taille, à laquelle nous ferons honneur.

 

Bonne pêche ! Un thon albacore

 

35-45

 

Le campement de pêcheurs de l'Isla Longa

 


 

Et que je teste un autre lagon !

 


 

Une belle langouste

 

Une gorette

 

Nous retrouvons un kayakiste vénézuélien, que nous avions rencontré à la Blanquilla. Parti du golfe de Paria, et avec l’intention d’aller jusqu’à Curaçao. C’est un projet un peu fou, seul dans un kayak de mer, avec une petite voile pour appuyer les rames !

 

Quelques jours passent encore, à profiter des Aves, à vivre cette vie si particulière, à notre rythme à nous, en dehors du temps, à ne rien (vouloir) savoir de la grossesse de Carla, des guerres et de la marche du monde, technique de l’autruche à la mode tropicale : la tête dans le lagon. Ici le temps semble immuable, oiseaux dans le ciel, poissons dans l’eau, occupés à perpétuer le cycle de la vie, nichant, pêchant, chasseurs, chassés. C’était bien de fondre un temps dans l’ordre de ce monde, espérant ne pas avoir trop contribué à son désordre …

 

Mardi 16 août : salut les Aves, vous nous resterez comme de charmants souvenirs. Nous partons retrouver la civilisation, direction les îles ABC …

 

Joli grain, aussi inattendu que passager

 

 

 

 

 

 

 

Photos Khaya

 

 

Difficile de partir ...



12/09/2011
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