Presque terriens au Marin

Presque terriens au Marin …

 

 

29 avril 2011 : à l’heure où j’écris ces lignes, nous sommes en Métropole depuis trois semaines maintenant, et Sahaya nous attend sagement à l’abri (du moins nous l’espérons !) amarré à un corps-mort dans la baie du Robert en Martinique. Et hop ! Voilà survolé en huit heures et d’un petit coup d’aile (et d’un gros coup de kérosène …) tout le trajet effectué en plusieurs mois. A plus de 11 km d’altitude, à près de 1000 km/h, par moins 52°C dehors, les sensations ne sont pas les mêmes qu’en bateau ! Nous voilà « comme les autres », à jouer à la dinette avec le plateau repas, les genoux sous le menton (enfin surtout pour Philippe), à regarder un échantillon de tout ce qu’on a loupé (ou de ce à quoi on a échappé, c’est selon) dans le programme ciné d’Air Caraïbes. Sur l’écran de télé du dossier qui nous fait face, le petit avion défile sur la carte du globe en avalant les miles à l’envers. Impression étrange de se dire que l’on est en train de mettre des milliers de kilomètres entre la maison et soi. Et que notre maison est accrochée à une ficelle, et la dite ficelle à un poids posé au fond de l’eau. Certes c’est une grosse ficelle, et on en a même mis plusieurs, certes c’est un poids lourd, mais quand même, c’est la maison qui est au bout de cette « chaîne de solidarité » ! « Pani problem, on va garder votre bébé ! », nous ont dit en rigolant les deux moniteurs de voile du Robert qui ont Sahaya sous les yeux tous les jours. Hé les gars, c’est le bébé, et c’est la maison aussi !! « Parfois y’a de la grosse houle qui rentre, grosse mais pas forte », « Hein ?? Comment ça grosse ?? Qu’est-ce que tu entends par pas forte ?? ». « Pani problem !!! ». Allez confiance, ce n’est pas encore la période des cyclones, et nous rentrons à la mi-mai …

 

 

Vol au-dessus de l'île

 

Avant de refaire la route à l’envers en plombant notre bilan carbone, nous avons eu deux semaines pour faire connaissance avec la Martinique, et aussi avec de nouveaux voyageurs en bateau, en escale au Marin. La Martinique, c’est exotique, mais pas de doute, c’est bien la France, en tous cas, c’est bien l’Occident ! Après deux mois au Cap Vert, c’était les retrouvailles avec les automobiles reines, les éclairages urbains plantureux, les enfilades de grandes surfaces et autres spécialistes de la malbouffe, haies d’horreur de la consommation, qui font que les entrées de villes finissent par plus ou moins se ressembler, dans de nombreux pays du monde … Un contraste donc, surtout après trois semaines de solitude en mer. Mais n’allons pas trop vite ... A notre arrivée au mouillage du Marin le matin du 20 mars, c’est surtout la forêt de mats qui nous a impressionnés, et nous avons plongé dans un sommeil réparateur dont nous émergeons un peu ensuqués et dans une journée bien entamée. Un peu tard pour partir à la découverte du Nouveau Monde, mais on tient à en fouler le sol, ne serait-ce que pour quelques pas de principe ! Nous abordons un proche voisin de mouillage, sur un bateau alu typé « voyage » qui arbore le drapeau tibétain : il ne peut être foncièrement mauvais. Il est même franchement sympa, encore un Philippe, qui, après nous avoir donné des renseignements sur les us et coutumes du Marin (où laisser l’annexe, les magasins, etc.), nous invite à nous joindre à l’apéritif partagé avec ses amis navigateurs au Mango Bay. C’est comme ça que nous faisons connaissance avec Romain, et les Bretons Loïc et Taïs. Toute la bande s’est rencontrée en Guyane, et voyage plus ou moins de concert depuis. La bière locale est bonne comme la Lorraine, la musique se mêle au brouhaha des conversations de navigateurs qui vont bon train, et j’essaye d’atterrir en douceur, encore sur le nuage de nos trois semaines de mer. En arrivant au Marin, on se fond dans la foule des « anonymes » à avoir traversé l’Atlantique. Notre aventure est loin d’être originale finalement une fois plongée dans le même bain que nos nombreux voisins ! Moralité, pour frimer en mer il vaut mieux rester loin dans les terres … Nous ne sommes pas encore des piliers de bar bien solides, et nous éclipsons avant les autres, pour tomber par hasard sur Christophe et Nathalie, qui avaient entamé la traversée depuis Mindelo une dizaine de jours avant nous, et nous content leur odyssée : 25 jours, calmes plats à nager autour du bateau, rencontre frontale avec un cachalot, coryphène de 14 kilos, spi explosé. Quelle activité !

 

 

Nous passons nos premiers jours de printemps tropical à prendre nos marques, à terre comme sur l’eau : après nous être déplacés parce que nous étions trop près d’un catamaran, le bateau dérape, et quand nous voulons lever l’ancre pour mouiller plus loin, pas moyen, le guindeau renâcle : l’ancre est coincée. Philippe s’équipe, plonge, suit la chaîne, met ses mains sur l’ancre et pense débloquer un bout enroulé, le tout à tâtons car la visibilité est nulle. Qui a parlé des plongées dans les eaux cristallines des lagons tropicaux ? En tous cas, c’est efficace, car nous pouvons décoller et mouiller dans un espace de liberté plus confortable. Il ne faut pas trop rigoler avec le dérapage ici, car les fonds remontent vite sur des bancs de corail auxquels il ne ferait pas bon se frotter. D’ailleurs, pas si loin derrière nous, une épave gît sur le flanc comme un avertissement bien tangible. Et d’autres pourrissent aussi dans la mangrove, abri devenu cimetière. Les dépressions tropicales ne font pas de cadeau aux bateaux baladeurs. A terre, le Marin est en grande partie tourné vers la mer et ses habitants. Les magasins sont accessibles par l’eau, avec des pontons aménagés pour transvaser le chariot directement dans l’annexe ! Avant les pontons et la marina, c’est le coin des pêcheurs, vendant au marché ou directement sur un petit stand sur le trottoir, thazards et coryphènes. Notre premier contact avec les Martiniquais est bon, les gens que nous rencontrons étant accueillants et chaleureux.

 

Philippe à la réparation du radar

 

Atelier rédaction du blog

 

Après quelques jours de mouillage, nous nous « offrons » le luxe de trois jours à la marina du Marin, histoire de faire les pleins d’eau, de grosses lessives à la laverie (assez folklorique) du coin, des bricoles de soudure avec le 220 V, et du VTT sans saler les vélos dans l’annexe. Au même ponton, on a la surprise de croiser un bateau nommé « Balaruc », immatriculé à Zeebrugge. Non, ce n’est pas un nom belge, il s’agit bien de « notre » Balaruc-les-Bains, parce que le père du propriétaire du voilier y a appris la voile et navigué.

Les VTT débarqués sur le quai, nous entamons une première balade, en suivant la côte vers le sud depuis Sainte-Anne. Le sentier côtier est plus prévu pour les piétons que pour les cyclistes, et nous devons souvent prendre les vélos sous le bras pour des passages étroits ou caillouteux, ou les pousser le long des plages après s’être épuisés à pédaler dans le sable. Mais sans vélos, nous n’aurions pas pu faire tout ce chemin depuis le Marin, et voir autant de chouettes paysages variés : plages de sable blanc bordées de palmiers, presque désertes, collines faisant onduler une campagne agricole plantée de canne à sucre et de bananiers, côtes noires des coulées d’anciens volcans, mangroves à palétuviers peuplées de petits crabes jaunes « Cé ma faute ». Ces involontaires emblèmes judéo-chrétiennes semblent expier une culpabilité imaginaire en repliant la plus grande de leurs deux pinces devant eux, et vivent en colonies dans la mangrove, criblant le sable vaseux de leurs terriers dont ils sortent d’un œil prudent dès que nous sommes passés. De petits bruits de cliquetis dans les bois le long des plages : attention au grand méchant Touloulou ! Bon, pas si méchants ces crabes rouges et noirs, petites bêtes des bois exotiques. Dans les airs, ce sont les imposantes frégates qui sillonnent le ciel, et, de l’autre côté de l’échelle, les minuscules colibris qui butinent les fleurs en vol stationnaire. Pour notre première balade, nous irons jusqu’à la baie des Anglais, côté est. La houle de l’Atlantique vient se briser sur les hauts fonds des lagons en franges d’écume blanche. Des baies profondes et échancrées doivent offrir de bons mouillages que l’on repère, on ne sait jamais ! Pour notre deuxième balade, d’une bonne quarantaine de kilomètres (sans compter ceux où le vélo se repose sur notre dos !), nous continuons notre visite de la côte Atlantique, depuis la pointe Chevalier jusqu’à la Grande Anse Macabou. Les plages incitent à quelques baignades en cours de route, la balade dure finalement plus longtemps que prévu, et l’on est bien heureux de tomber sur une dame qui vend, sur le parking de Grande Anse Macabou, des parts de gâteaux maison (gâteau patate douce, gâteau banane, gâteau coco), et des sodas qui font rapidement remonter notre taux de sucre !

 

 

 

 

Un peu de portage

 

 

"Cé pas ma faute !"

 

Un touloulou camouflé

 

De retour au mouillage, nous retrouvons nos nouvelles connaissances, et aussi nos « anciennes » puisque Lilian, qui comme nous est parti de Balaruc l’an dernier, a jeté l’ancre et son dévolu sur le Marin, après une traversée et quelques escales sous le signe de la galère. En plus, il accueille à son bord Jo, autre Balarucois d’adoption, pour une visite des Antilles. Ils ont loué une voiture pour trois jours, et nous en font profiter. La première journée est annoncée pluvieuse, et ça va se vérifier pleinement. Ayant judicieusement abandonné l’idée initiale d’aller admirer la vue depuis le haut de la Montagne Pelée, nous optons pour une balade le long de la côte Atlantique : le Vauclin, puis le François, puis le Robert, petite ville au fond d’une grande baie aux allures de lac, un « havre » d’après la carte. Philippe repère des bateaux au mouillage qui semblent amarrés sur des corps-morts, et nous profitons d’être voiturés pour aller y voir de plus près. Car nous cherchons un endroit pour laisser le bateau en sécurité un bon mois, le temps de rentrer en France en avion. Car j’ai oublié de dire qu’en arrivant de notre traversée, j’ai eu la surprise … de n’avoir aucune réponse de mon boulot pour le poste en Inde ! Et qu’en insistant quelque peu pour avoir des nouvelles, j’en ai eues : un autre candidat avait finalement été choisi. Plus que le poste en lui-même, c’est tous ces questionnements, ces tergiversations, ces tortures d’esprit qui nous poursuivent depuis quasiment le début du voyage, que je regrette. Bref, un petit retour en France nous paraît le bienvenu pour revoir la famille, revoir les amis, refaire mon passeport, faire le point sur ma « situation » professionnelle, et aussi nous poser pour réfléchir à la suite, puisqu’Inde il n’y a plus. Prendre un nouveau départ, pour un nouveau voyage ? En attendant, nous voilà arrivés devant l’école de voile du Robert, et Rodrigue, un des moniteurs, nous confirme que les corps-morts sont loués par la mairie. Une bonne piste pour laisser le bateau, que nous confirmerons quelques jours plus tard, une alternative au Marin où les places libres sont rares. Continuant vers le nord, nous longeons la presqu’île de la Caravelle, qui borde la jolie baie du Gallion incitant à la navigation, entre ’îles et îlots arrondis. La pluie n’arrête pas, chaude soit, mais drue, et les velléités de balade à pied se transforment en visite du musée du rhum Saint-James à Sainte-Marie ! Musée plutôt bien fait et intéressant. Le rhum Saint-James doit son nom à consonance anglo-saxonne à une opération « marketing » avant-gardiste, pour viser le marché potentiel que représentait alors la voisine Nouvelle-Angleterre. Le plus marquant du musée est peut-être les bouteilles de rhum fondues, tordues, « rescapées » de la terrible explosion de la Montagne Pelée en 1902. L’exploitation Saint-James était alors implantée à Saint-Pierre, ville rasée de la carte en quelques secondes par les nuées ardentes.

Le lendemain, la météo locale a annoncé un « alizé sec », c’est peut-être l’occasion ou jamais de tenter l’ascension de la Montagne Pelée. Après une halte à Saint-Pierre, la petite voiture de location, bien lestée avec nous quatre, ahane dans la rude montée vers le volcan. Il faudra même descendre pour la pousser dans un redémarrage en côte ! Lilian et Jo nous laissent au bout de la route, d’où démarre le sentier. Philippe et moi montons à pied, eux redescendent en voiture pour venir nous récupérer versant est en passant par Morne Rouge, nous faisons le sommet, et eux un resto, marché conclus ! Il fait beau quand nous attaquons le sentier, raide et bien tracé. Le paysage volcanique rappelle, en plus petit, celui de la Réunion, avec ses canyons encaissés, et sa végétation tropicale luxuriante. Mais plus l’on monte, plus l’on entre dans les nuages qui coiffent le sommet. Dommage, la vue sur la Martinique doit être magnifique à 1397 m d’altitude, mais le brouillard ne nous accordera pas une minute de répit ce jour-là. A la fin de la descente, nous retrouvons nos deux chauffeurs. Retour au Marin par la jolie route qui traverse la dense forêt tropicale, où les grands arbres sont chargés d’épiphytes de toutes sortes, dans une silencieuse bataille pour un peu de place au soleil.

 

Hips !

 

Dans la montée vers la Pelée

 

 

Perdu dans le vert ...

 

Vue imprenable au sommet ...

 

Le temps passe vite, au rythme des nombreuses averses tropicales qui alternent avec un soleil qui tape dur, presque à la verticale. En annexe, nous allons visiter les anses bordées de mangrove qui forment la rive sud de la baie du marin, dont certaines sont connues comme des trous à cyclone. Nos amis Sophie et Veit sont arrivés de leur traversée depuis plusieurs jours déjà. En suivant les bons conseils que Philippe leur a donnés sans les suivre, ils sont descendus assez bas en latitude, vers 9-10°N, pour trouver les « alizés profonds » décrits par notre ami coureur au large Bertrand, et qui ont permis à Moemoea de boucler la traversée en un peu moins de 18 jours. Nous les rejoignons au mouillage de Sainte-Anne, juste au sud du Marin, où sont aussi ancrés les bateaux de Philippe, et de Loïc et Taïs. Ce sera l’occasion d’une soirée bien sympa, tout le monde se retrouvant sur le petit Armagnac de Loïc et Taïs, et qui finira en musique.

 

 

Devant le mouillage de Sainte-Anne

 

Le lendemain matin, nous appareillons pour aller vers le Robert, une navigation de près de 30 miles, d’abord au près dans le canal en tirant un grand bord vers le large, puis en nous laissant porter vers l’entrée de la baie. L’amarinage n’étant pas irréversible et c’est bien dommage, je passe une journée assez vaseuse en laissant Philippe à la manœuvre … Allons debout ! A l’arrivée, il faut être bien réveillé pour suivre les balisages qui indiquent la route à prendre en évitant les pièges de corail : passe du Loup-Garou, au nord de la Caye Mitan. L’île du Loup-Garou apparaît comme un mirage, bouton de sable planté de palmiers, une réserve pour les tortues qui viennent y pondre sous la protection de gardes basés au Robert. La houle de l’Atlantique est encore vigoureuse dans l’entrée de la baie du Robert, puis les ilets lui font barrière, et nous mouillons pour une nuit paisible derrière l’Ilet à Eau.

Lundi 4 avril 2011, nous venons nous amarrer sur un des corps-morts libres devant l’école de voile du Robert, comme convenu. Nous avons deux jours pour préparer Sahaya à son mois de solitude au mouillage. On range, on plie, on amarre. Philippe sort la planche à voile pour la première fois, et tire quelques bords aller-retour entre le bateau et un petit cargo mouillé dans la baie.

Mercredi midi, Romain vient nous chercher en voiture et nous dépose à l’aéroport du Lamentin. Nous voilà de retour « chez nous », en laissant notre bateau-maison « là-bas ». Grand écart … C’est où « chez nous » ??

 

Annexe-start

 

Un bord retour avec l'alizé

 

 



29/04/2011
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