Vous avez dit alizés ?

Vous avez dit alizés ?

 

Dimanche 24 octobre en fin d’après-midi, Sahaya quitte le mouillage de Sancti Pétri dans le sillage de Moemoea. Une semaine ici pour nous, un an pour Sophie et Veit. Ils partent avec Kike, leur ami espagnol, comme équipier. Passer entre les paires de bouées marquant le chenal, puis la chicane, et puis c’est la mer libre. Ça y est, c’est parti pour la première traversée atlantique ! 550 miles jusqu’à Porto Santo. On croise les doigts ! On se suit. Veit bataille un peu avec sa grand’voile, voilà ça y est. Puis le génois, et puis l’artimon. Bien toilée, Moemoea a un petit air de jonque sur l’eau.

 

 

 

En route Moemoea !

 

Notre petite flottille s’éparpille rapidement. Nous sommes au près, et Moemoea remonte moins serré que nous. Philippe m’avait fait l’article sur la houle de l’Atlantique : ample, longue, souple, du velours quoi … Ouais ouais ouais … En fait, elle ressemble à deux gouttes d’eau à celle de la Méditerranée : courte, croisée, pénible !! Il me mène en bateau !!

Pendant que le premier soleil de la traversée se couche, Philippe et Veit conversent à la VHF, canal 72 :

-          Moemoea, Moemoea de Sahaya

-          ici Moemoea

-          alors, comment ça va chez vous ?

-          ça va, Kike est un peu malade, et chez vous ? …

-          Nathalie est un peu malade aussi …

 

Hé oui, avec cette houle désorganisée, je suis vite dans le coma … Moi qui pensais être encore amarinée, c’est vexant ! Je tente le Mercalm à coups de demi-comprimés, ce qui permet de n’être qu’à moitié nauséeuse, et à qu’à moitié assommée … Savoir si c’est un bon calcul ?...

 

Plaisance, stade 1 ...

 

Plaisance, stade 2 : en progrès ...

 

Première nuit de traversée, Philippe prend le premier quart, et puis on alterne, toutes les trois ou quatre heures, selon la forme. Nous sommes juste après la pleine lune, et la nuit est très claire. Nous croisons quelques bateaux. Le vent adonne, et nous pouvons rapidement lofer pour prendre le bon cap pour Porto Santo.

Les deux journées et nuits suivantes se ressemblent : beau temps, ciel clair, lune généreuse, houle croisée pénible, Philippe assurant les manœuvres de voile, les veilles radio pour la météo, bulletins et réception des cartes, moi la plupart du temps allongée soit dans la cabine, soit dans le cockpit, manquant quelque peu de présence et de répondant ... J’ai l’impression de me diluer dans cet espace liquide et mouvant, dans ce temps qui s’écoule presque sans repères, mis à part les quarts qui rythment les nuits. Heureusement, nous avançons bien, 6 ou 7 nœuds, des pointes à 8,5 même. Je regarde avec plaisir diminuer les miles restants sur l’écran du GPS !

 

Réception de fax météo en cours avec la BLU

 

Mercredi 27 octobre, troisième jour de traversée, et la houle s’apaise enfin. Surtout, elle se décide à ne venir que d’un côté, plus de l’arrière, et ça change tout (pour moi !...) ! En contrepartie, le vent commence à faire des siennes, on ne peut décidément pas tout avoir ! Il passe quasi vent arrière, et s’affaiblit. Les voiles nous font mal à claquer à chaque coup de houle, Philippe décide de tangonner le génois en ciseau pour lui donner un peu de tenue. Et la grand’voile a droit à sa retenue de bôme pour rester tranquille. La vie reprend, un rythme s’installe, et nous commençons peut-être à toucher du doigt ce que pourrait être une expérience de longue traversée. C’est le moment d’étrenner notre ligne de traîne « montage pro », achetée aux puces nautiques de Sète ce printemps : trois petits poissons gélatineux, suivis d’un leurre à bavette identifié comme un « semi-plongeant » dans notre littérature de néophytes « Tout savoir sur la pêche à la traîne » et « Bien débuter la pêche aux leurres ». Allez hop, à l’eau ! Il me semble que l’ensemble danse une drôle de gigue à l’arrière du bateau ? Un peu plus de mou ? La nuit tombant, je remonte la ligne : le semi-plongeant a plongé définitivement, dans le grand bleu ou dans la gueule d’un monstre marin, en tout cas y’a plus rien au bout de la ligne ! Quatrième nuit en mer, la lune se lève plus tard, plus petite, et rousse au sortir de l’eau. Aucun autre bateau, rien que nous sur la mer …

 

Quand la houle s'apaise ...

 

Jeudi 28 octobre, quatrième jour de mer. Il fait toujours beau. Au petit matin juste avant d’aller me coucher à la fin de mon quart, je viens aider Philippe à détangonner le génois, l’écoute claque, remonte le long de la joue, m’embarque à moitié l’oreille, et plotch ! Les lunettes à la baille ! Ben voilà, j’ai gagné ma journée … Toujours mettre un cordon …

Ce quatrième jour est le plus chouette, la mer s’est bien calmée, l’air est plus chaud. Et même si le vent de ouest-sud-ouest nous oblige à faire un cap un peu trop nord (mais la météo indique qu’il devrait passer nord cette nuit ce qui devrait nous permettre de reprendre le bon cap et d’aller vite), nous nous sentons bien dans ces instants, sur le bateau, voguant au milieu de nulle part, vers l’espérance d’une île. Philippe installe un système pour mettre des enceintes dans le cockpit, et c’est la musique d’Hadouk Trio qui accompagne le souffle du vent dans les voiles et le glissement de l’eau. Là oui, on la sentirait bien la traversée de l’Atlantique !

Après la ligne de traîne, c’est le moment d’étrenner la canne à pêche ! Montage du bas de ligne avec le nœud de cuillère comme c’est dessiné dans le bouquin, installation d’un support de canne sur le balcon arrière, et hop ! A l’eau, à tribord, et la ligne de traîne à bâbord, pour multiplier les chances de prise. Y’a plus qu’à attendre … Et espérer ? En fait, je crois que secrètement, j’espère ne pas prendre de poisson … Parce que je n’ai pas très envie de tuer un poisson … Cela dit, j’aime bien le poisson. Position complètement hypocrite donc. Heureusement, les poissons me font la gentillesse de ne pas avoir à affronter cette contradiction aujourd’hui encore. La nuit approche, je plie !

 

Drapeau de courtoisie : du cousu main

 

« Bon alors, elle est où cette île ? », demande Philippe. On devrait la voir. Héééeee … mais oui là, juste à gauche du soleil couchant, cette silhouette sombre, ces pics … Mais oui c’est elle, c’est sûr c’est elle, c’est Madère ! On est comme deux gosses ! Emerveillés, heureux, de voir cette île à portée de main !

 

C'est pour bientôt !

 

A portée de main … à condition d’avoir le bras long quand même. Mais si le vent passe au nord dans la nuit comme promis, on sera à Porto Santo au très petit matin … enfin au petit matin … disons le matin une fois que le vent du nord se sera levé … en matinée quoi … fin de matinée … Ah le bateau … un terrain d’expérimentation d’une foule de théories sur la relativité : « Plus t’es près, plus ça dure », « Plus t’avances, moins t’arrives », etc. Le vent du nord, quel vent du nord ? Du bon vent d’ouest oui, fort, en plein dans le nez donc, pour nous faire tirer des bords au moteur. Vous la voulez votre île, celle qui vous paraissait si proche hier soir, et bien il faut la mériter ! Nous entrons vers midi ce vendredi 29 octobre dans le port de Porto Santo, sous un grain soudain, vent et pluie, qui ne facilite pas l’accostage. Nelson, de la marina, vient nous aider à nous amarrer, Arthur, un navigateur anglais aussi. Obrigado ! Thanks !

 

Ça y est, on y est. Traversée en 4 jours et demi. Et contents d’être arrivés. Vous avez dit alizés ?? Pas vu la queue d’un !

 

A nous Porto Santo !



17/11/2010
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