São Miguel, Gordon et Archipels

São Miguel, Gordon et Archipels

 

Samedi 11 août 2012 : il est 21 heures quand nous quittons la marina de Angra do Heroismo. L’île de Terceira se dessine en contre-jour, dans un ciel limpide. 95 miles nous séparent de la marina de Ponta Delgada, sur l’île de São Miguel. A une quarantaine de miles, nous passons à proximité du Banco do João do Castro, un volcan sous-marin qui est aussi un site de plongée réputé, le sommet du volcan est quand même à 12 mètres de profondeur.

 

Départ de Terceira

 

Après une navigation agréable, nous arrivons le dimanche 12 août en début d’après-midi à la marina. Marina incroyablement grande et au moins aux deux tiers vide. Drôle d’ambiance que ces pontons clairsemés, devant une Ponta Delgada qui ne montre pas son meilleur profil en bord de mer : grands hôtels, bâtiments modernes à l’architecture cubiste. Il faut passer derrière la façade pour retrouver un centre plus historique et plus sympathique. Après quatre îles des Açores à notre actif, São Miguel fait pour nous figure de continent, et Ponta Delgada est à l’échelle : c’est une grande ville, avec son lot de grandes surfaces, comme il se doit.

 

Ponta Delgada et sa marina

 

Une enseigne bien connue appartenant à une dynastie familiale se targuant d'un "gentil capitalisme paternaliste, à l'ancienne" ... (cf. l'émission de Mermet du 24/09/2012)

 

Fresque près du port de pêche

 

Un ficus majestueux dans le Jardim Antonio Borges

 

São Miguel est la plus grande île des Açores, 65 km de long, sur une quinzaine de large, une forme légèrement incurvée. Elle est un peu grande pour être visitée en vélo, alors nous louons notre désormais habituel scooter pour l’explorer. Nous nous baladerons aussi avec Isabel, qui travaille à l'accueil de la marina, et nous embarque un soir après son travail pour aller du côté de Sete Cidades. L'île nous apparaît comme un curieux mélange, présentant à la fois la campagne la plus « abîmée », avec de la culture de maïs en quasi-monopole, et des fermes intensives où des vaches à lait pataugent dans la gadoue de prés trop petits pour leur nombre, et à la fois les paysages les plus somptueux : de grands lacs, des sommets, des cascades, et des phénomènes volcaniques qui s’expriment en sources chaudes, fumerolles, caldeiras bouillonnantes. Et qui sont exploités pour la géothermie, avec des forages d’où partent des kilomètres de canalisations qui descendent de la montagne.

 

Balade avec Isabel, qui travaille à la marina

 

"Lagoa Azul" et "Lagoa Verde" à Sete Cidades

 

A Caloura, joli petit port

 

Piscine naturelle avec arrivée d'eau thermale à Ponta da Ferraria

 

 

Reprise de contact avec le rocher ...

 

... le plus "pourri" de tout l'Ouest !

 

Un rocher qui s'effrite et part en brioche ... Mais pourquoi avoir équipé un site ici ??

 

Usine géothermique près du lac de Fogo

 

Caldeiras à Furnas, ça bouillonne et ça sent le soufre

 

 

Les gens viennent rechercher leur "caldeirada" : un plat qui aura mijoté pendant 6 à 8 heures au feu doux d'un four creusé à même la terre

 

Cuisine intégrée ...

 

Un numéro par marmite enterrée pour être sûr de récupérer la bonne !

 

A São Miguel, les politiques ont clairement misé sur la vache, avec les encouragements financiers de l’Europe (« Todo por la vaca ! »), et sur le tourisme. Des affiches électorales promettent « des opportunités pour tous sur les îles », avec un démagogique autant qu’inquiétant « tourisme x 9 », comme si cela constituait la solution miracle contre le chômage. C’est surtout le tourisme de masse, avec les énormes paquebots, monstrueux immeubles flottants et leurs cargaisons de passagers, qui semble être en ligne de mire. Des bonimenteurs commerciaux aux dents longues veulent faire croire à une manne providentielle, le bruit courant que ces passagers dépenseraient chacun 30 € par jour à terre, si Monsieur ! Est-ce bien sûr ? Et si c’est pour arriver à la scène dont j’ai été témoin en faisant les courses au « mercado municipal » de Ponta Delgada, ça ne fait vraiment pas envie : derrière une cheftaine patibulaire arborant un écriteau au-dessus de sa tête, une grosse grappe de touristes avec étiquette autour du cou traverse le marché au pas de course, contourne les étals de fruits et légumes, puis vient en rang, comme des harengs, voir en place, les poissonniers et leurs étals de poissons, prenant des photos mais pas de poissons (pas besoin de cuisiner évidemment, car ils sont en formule « todo incluso » !), devant les mines d’autistes renfrognés des poissonniers qui doivent avoir l’impression d’être au cirque mais pas du bon côté.

 

De quoi contribuer à l'eutrophisation des lacs ...

 

Surtout que les gros groupes, ils se baladent en bus, et quand ils débarquent aux mêmes endroits que nous, c’est l’invasion ! Ainsi quand nous entrons dans la fabrique de thé, un gros bus se gare, mais nous avons quelques minutes d’avance salvatrices qui nous permettent de passer tranquillement de salle en salle : séchage, roulage des feuilles, ensachage, c’est une fabrique encore artisanale, qui fonctionne depuis 1883. On pense que les premiers pieds de théiers ont été apportés du Brésil dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, d’abord pour un usage ornemental. Son utilisation commerciale ne commence qu’à la fin du XIXème siècle, en 1874, quand deux Chinois originaires de Macau sont invités aux Açores pour enseigner la culture et la préparation du thé. Le thé des Açores est le seul thé européen. Après la visite de l’usine et une tasse de thé, vert ou noir, nous allons faire un tour dans les plantations : des rangées de buissons bas et d’un beau vert, taillés au carré. Le théier est en fait de la famille des camélias (Camellia sinensis). Je n’avais aucune idée de l’aspect de la feuille de thé fraîche !

 

 

Une fabrication restée artisanale

 

Dégustation

 

Une sorte de thé par récolte des première, deuxième, et troisième feuilles

 

Camellia sinensis

 

Des bosquets de thé taillés au carré

 

Après plusieurs jours de marina urbaine à Ponta Delgada, nous aspirons à nous mettre au vert … En cherchant sur Internet, Philippe est tombé sur le site de l’association « Archipels » (http://sejouracores.com/). C’est une maison d’hôtes, tenue par Anne Bruyère, une Française installée aux Açores depuis plus de dix ans. Et elle propose aussi des séjours axés sur le jardin, pour apprendre, en les pratiquant, des techniques de jardinage biologique et biodynamique. Et nous voilà partis pour Faial da Terra, à l’extrémité sud-est de São Miguel, avec sur le scooter tout le matériel de camping pour camper dans le jardin ! Au départ, nous y allons pour deux jours seulement, un peu « pour voir ». Mais l’accueil de Anne est si chaleureux, et son envie de faire partager son jardin si communicative, que nous décidons de rester plus longtemps.

 

En route pour le camping à Faial da Terra

 

Camping dans le jardin de Anne

 

Philippe qui prépare la terre sous le bec intéressé des poulettes

 

Descente vers Faial da Terra depuis Sanguinho

 

 

Filon de trachyte

 

Maison à la Faja Calhau près de Faial da Terra

 

La Faja vue du sentier tout récemment réouvert

 

 

Barbecue sur la plage de Faial da Terra

 

Mais il nous faut d’abord rentrer à Ponta Delgada, car un hôte de poids s’est invité dans le paysage et nous pouvons difficilement le laisser passer sans être là pour l’accueillir, je veux parler de Gordon. Gordon est un cyclone tropical qui tournique dans l’Atlantique, et qui a le mauvais goût de ne pas être intéressé par les Caraïbes et de préférer les Açores. Peut-être n’aime-t-il pas le tourisme de masse ! En tout cas, les îles de São Miguel et de Santa Maria sont placées en alerte rouge à partir du dimanche 19 août au soir, et le plus fort de Gordon est attendu dans la nuit de dimanche à lundi. Même si c’est assez rare, il arrive quand même parfois qu’un cyclone touche les Açores. Le dernier en date, c’était en septembre 2006, et il s’appelait justement Gordon aussi ! C’était alors le premier cyclone tropical depuis 1992, à affecter les Açores en conservant des caractéristiques tropicales.

 

 

Prévisions de trajectoire de Gordon en dates du samedi et du dimanche

 

Quand nous arrivons à Ponta Delgada le dimanche en début d’après-midi, nous trouvons la marina en pleine effervescence. Elle est assez récente, et cette nuit va être son baptême de cyclone. Apparemment, les responsables stressent un peu et se posent des questions sur les conditions qui règneront dans la marina. C’est surtout la houle qui les inquiète, la marina étant déjà très sujette au ressac même par temps calme … Ils ont même demandé que le grand ferry se positionne de l’autre côté de son quai habituel pour servir de « pare-houle » à la partie intérieure de la marina. Les marineros circulent à bord d’un zodiac, et aident les bateaux à se déplacer, s’amarrer mieux, placer des ancres. Ils demandent aussi aux bateaux installés dans la partie la plus extérieure d’aller vers l’intérieur, qui serait a priori mieux protégé de la houle, surtout avec le ferry qui fera rempart. Nous faisons partie du lot des déplacés, mais il reste seulement une place en bout de ponton. Alors Bruno, un des marineros, avec son zodiac, nous aide à placer deux ancres, une à l’avant et une à l’arrière, pour nous déhaler et éviter ainsi que le vent ne nous pousse trop fort contre le quai, ce qui ménagera nos pare battage. Philippe double les amarres, nous fixons bien ou enlevons carrément, ce qui risquerait de s’envoler, enroulons le génois plus serré pour éviter qu’il ne se déroule, et saucissonnons les leazy-bags avec de la sangle. Ben voilà, qu’est-ce qu’on pourrait faire de plus en attendant Gordon ? Aller voir les amarres du ferry, notre rempart, parce que si elles cèdent, nous serons vraiment aux premières loges ! Et regarder autour de nous les préparatifs des autres bateaux, qui révèlent différents degrés de paranoïa. Entre ceux qui démontent presque intégralement leur bateau, enlevant toutes les voiles ; ceux qui jettent des amarres autour de tous les poteaux qui sont à leur portée, même ceux qui sont de l’autre côté de leur ponton, et tant pis si pour les autres, le passage sur le quai tient ensuite du saut de haies ; et ceux qui, une fois leur navire préparé au pire, le quittent et s’en vont dormir à l’hôtel ! En ville, les seuls préparatifs visibles semblent être le démontage des petites cabanes de marchands d’artisanat sur la place.

 

Le ferry "pare-houle" ... si ses amarres tiennent bon !

 

Sahaya attendant Gordon d'amarres fermes (et nombreuses)

 

L’attente commence, avec quand même un peu de stress, devant quelque chose d’inconnu. Nous allons nous coucher, et le vent monte progressivement. Les haubans commencent à siffler la chanson du vent, 20, 25, 30, 35 nœuds, quelques rafales à 40 nœuds, puis le vent tourne vite, passe au nord, et diminue dans la marina, sans doute protégée par la ville. Sahaya tire un peu sur ses amarres mais sans plus, le ferry fait son office en nous épargnant d’une bonne partie de la houle, et comme le vent tourne vite au nord, le gros ressac n’est rapidement plus à craindre. Par contre, il pleut dru, les rafales balancent des claques rageuses de pluie. Au bout de quelques heures, Gordon et sa cour d’agités s’éloignent. Certes, nous avons connu des nuits plus calmes, mais finalement il y a eu plus de peur que de mal. Sur São Miguel, peu de dégâts, à part quelques inondations. C’est finalement Santa Maria qui a été la plus touchée, avec 100 nœuds de vent enregistrés au parc éolien. Mais là aussi, il y a eu peu de dégâts.

 

Quelques jours après Gordon, nous retournons comme prévu à Faial da Terra. Les gens ont eu peur au passage du cyclone car la rivière a tant gonflé qu’elle est arrivée au niveau du pont et qu’elle menaçait de sortir de ses digues. Elle a aussi charrié quantité de troncs d’arbres que la mer a avalés, brassés dans ses vagues, avant de les recracher en masse sur la plage, débarrassés de leur écorce et de toute excroissance superflue. Les gens viennent avec des tronçonneuses se servir en bois de chauffage, et la mairie a du bois sur la planche pour déblayer le plus gros avec pelleteuse, tracteur et remorque.

 

Les traces du passage de Gordon sur la plage de Faial da Terra

 

Pendant près d’une semaine, nous allons participer à la vie de la maison « Archipels », qui accueille aussi deux jeunes « Wwoofers » américains, Carly et John. Nous allons nous aussi séjourner un peu sur le principe du « Wwoofing » (World Wide Opportunities on Organic Farms), gîte et couvert en échange de quelques heures quotidiennes de travail dans le jardin. Et nous allons en apprendre des choses avec Anne qui n’est pas avare de conseils ! Préparation de la terre, remplissage d’une « butte » avec mélange de terre et de compost, semis (pas trop serré), traitement des arbres fruitiers avec du purin de rhubarbe, et consoude etc. En marge de son activité de jardinage, Anne milite aussi pour la sensibilisation aux espèces endémiques et aux espèces envahissantes (et à São Miguel, il y a du travail, car ce sont des hectares entiers qui sont recouverts de « Roca-da-Velha » et de pittosporum !), et pour la promotion de l’agriculture biologique.

 

Philippe aux semis avec Anne

 

Et le résultat quelques jours plus tard !

 

Visite d'un luthier amateur, ami de Anne, à Agua Retorta

 

Camion épicerie dans le village de Faial da Terra

 

A l'un des deux bars du village, de droite à gauche : Carly, John, Anne, Greg, et Philippe

 

Dîner à Archipels

 

Les cantonniers tentent de contrer l'envahisseur "Roca-da-Velha", mais la lutte est inégale ...

 

Goyavier fraise

 

Les soirées à Faial da Terra passent au son des grillons (qui sentent l’automne et rentrent faire leurs concerts au chaud dans les maisons), et avec le parfum presque entêtant des Roca-da-Velha. Ce n’est pas l’envie qui nous manque de rester plus longtemps à Archipels, mais l’horloge, quoique biologique, tourne, l’automne approche, et avec lui le temps de la traversée vers le continent.

Mais avant, nous avons prévu de passer une petite dizaine de jours à Santa Maria, l’île la plus orientale et la plus sud des Açores.

Une ultime tentative pour voir la vue depuis le sommet de l'île, le Pico da Vara, qui se solde par des pieds mouillés dans les mousses gorgées d'eau, et nous quittons São Miguel.

 

 

Pico da Vara : encore loupé !



07/10/2012
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