Hasta Santa Marta

Hasta Santa Marta

 

Dimanche 4 septembre 2011, en fin de matinée, Sahaya pointe son nez en mer, porteur de notre grand soulagement de quitter le « cloaque » de Spanish Water à Curaçao. On a tellement hâte de quitter ce milieu du nautisme dans ce qu’il a de plus détestable qu’on a finalement décidé de ne pas faire escale à Aruba, l’île la plus occidentale du trio des ABC. Tant pis, notre alphabet sera non seulement dans le désordre mais incomplet ! Direction Santa Marta, en Colombie, pour une navigation de près de 340 miles.

Un vent de 15-20 nœuds oscillant entre le nord-est et le sud-est nous pousse vers l’ouest, voiles en ciseaux. La journée est belle, mais la pêche ne donne rien. Nous passons de nuit dans le chenal d’une quinzaine de miles de large délimité au nord par Aruba, et au sud par le continent vénézuélien qui s’étire vers le nord avec la Peninsula de la Paraguana. Le chenal est truffé de cargos, mais au mouillage pour la plupart.

 

Lundi 5 septembre, le vent est quasiment comme la veille. Je remplace par son petit frère le poulpe qui avait été amputé de bon nombre de ses tentacules par le dernier thon vorace, et peu de temps après, ça mord ! Un autre thon albacore ! Un coup de rhum de Grenade, et le voici prestement transformé en pavés, darnes, et sushi, pour trois repas. Dans l’après-midi, après le passage entre les Monjes del Norte et les Monjes del Este (des cailloux hérissés qui dépassent à peine de l’eau, à une vingtaine de miles des côtes), les côtes colombiennes apparaissent sur bâbord. Un continent ! Nous n’en avons plus fréquenté depuis l’Espagne, depuis presque un an déjà ! Depuis, nous n’avons plus fait « que » des îles ! Les premières côtes colombiennes sont celles de la Peninsula de la Guajira, le pendant colombien de celle de la Paraguana. A elles deux, elles forment et ferment le Golfe du Venezuela. La péninsule de la Guajira est désertique, des plages de sable et des falaises, des plateaux et quelques villages. Après la Punta Gallinas (la Pointe des Poules), nous infléchissons la route vers le sud-ouest, pour approcher du Cabo de la Vela. La navigation demande un peu plus de concentration, car la région entre ce cap et Carthagène est surnommée « le Cap Horn des Caraïbes ». Il faut bien choisir son créneau météo pour ne pas avoir à affronter des conditions qui peuvent s’avérer très dures, et même dangereuses. Il ne faudrait envisager cette navigation qu’avec des vents de 10 à 15 nœuds annoncés car dans la réalité il y aurait toujours 10 à 15 de plus. Il faut dire que ce coin cumule plusieurs facteurs : des fonds qui remontent brutalement contre lesquels le courant et la houle butent, et lèvent les vagues très abruptes, et surtout sa position, au « pied » (une grande pointure tout de même) de la Sierra Nevada de Santa Marta : les vents sont accélérés du fait de la proximité de ces sommets dont le Pico Colomb à 5700 m qui n’est situé qu’à une cinquantaine de kilomètres de la mer, joli toboggan ! Nous passons ce cap mythique dans des conditions choisies, avec un vent plutôt modéré (15 nœuds en moyenne, avec quelques bourrasques à 25 nœuds), un bateau volontairement sous toilé pour parer à quelque traître effet venturi. Néanmoins, la mer est anormalement dure pour ce vent, avec une bonne houle. On sent qu’il y a de l’énergie ici, et qu’elle peut facilement se libérer. Une fois passé, le redoutable Cabo de la Vela devient protecteur en nous abritant de la houle d’est, et vers 21 heures, nous mouillons l’ancre devant un village, pour un repos bien mérité.

 

Notre deuxième thon albacore

 

A l'approche du Cabo de la Vela

 

 

 

Paysage au réveil juste sous le cap mythique des Caraïbes

 

C’est au Cabo de la Vela qu’en 1500, lors du deuxième voyage de Christophe Colomb, un de ses compagnons, Alfonso de Ojeda, a mis le premier pied (ou plutôt le premier gros sabot, au regard des massacres des indigènes et de leurs cultures qui ont suivi l’arrivée des conquistadors espagnols) en Colombie. Cette nouvelle colonie a été baptisée Nouvelle-Grenade, ce qui marque quand même le manque d’originalité et le chauvinisme des colons ibériques !

 

Nous reprenons la route dès le mardi matin. Nous nous serions bien attardés plus longuement au Cabo de la Vela, car la visite doit en valoir la peine, mais nous préférons profiter des bonnes conditions de navigation pour avaler les derniers 130 miles jusqu’à Santa Marta. Nous longeons plus ou moins la côte, vers le sud-ouest. Une daurade coryphène vient se prendre au leurre, et voilà assurés les trois repas suivants ! La nuit venue, de nombreux cargos croisent notre route. L’AIS (Automatic Identification System, NDLR) est un allié précieux, car les cargos apparaissent sur la carte et se déplacent sur l’écran, et l’on peut tout savoir : nom, vitesse, direction, et même distance et heure de croisement avec notre propre route. Ne manque quasiment que l’âge du capitaine ! C’est le quart de Philippe, qui slalome entre les cargos. Après un tronçon d’autoroute encombré, la navigation est plus calme, les cargos se font plus rares et leurs routes ne croisent quasiment plus la nôtre.

 

Daurade coryphène aux prochains menus


 

Cargos de nuit ! Sahaya entouré de rouge au centre. Merci l'AIS !

 

Mercredi 7 septembre, de bonne heure : Philippe me réveille pour me faire admirer le paysage. La Sierra Nevada de Santa Marta montre ses reliefs escarpés en toile de fond, avec des silhouettes en plans successifs, marquées par la brume, comme dans les estampes japonaises. La neige coiffe les plus hauts sommets, à plus de 5700 m. Que cela nous fait plaisir de revoir la montagne ! A quelques miles à l’est de Santa Marta, nous nous approchons tout près de la côte pour voir les entrées des « 5 baies » qui creusent des fjords dans la montagne et au fond desquelles il ferait bon mouiller. Mais ces havres ont aussi servi de repères tranquilles pour le trafic de drogue, et leur accès a été interdit aux bateaux. Avant de partir de Curaçao, nous n’avons pas réussi à savoir si l’interdiction courait toujours, aussi nous ne faisons que passer, d’autant plus que nous n’avons pas encore fait notre entrée officielle en Colombie …

 

Le port de Santa Marta se profile, annoncé par des cargos au mouillage, et des grues. La marina est de l’autre côté du chenal d’accès, nous nous annonçons à la VHF, et plusieurs marineros viennent nous attendre et attraper les amarres. « Bienvenidos a Columbia ! ».

 

Au petit matin près des 5 baies

 

La Sierra Nevada de Santa Marta en toile de fond

 

Philippe pose pour la première fois de sa vie le pied en Amérique du Sud. J’y étais venue en vadrouille sac à dos il y a dix ans, au Pérou et en Bolivie. Je m’étais dit à l’époque que j’y reviendrai un jour, car l’ambiance m’avait plu. Je n’imaginais pas que ce serait en voilier !

C’est toujours une impression étrange que d’arriver dans un nouveau pays, une nouvelle ville, dont on ne connaît pas grand-chose, mélange de curiosité et d’un peu de crainte aussi, surtout quand, comme en Colombie, on ne sait pas très bien à quoi s’attendre, à part à rencontrer du très différent par rapport à notre mode de vie et à notre culture. Un cran de plus par rapport aux Antilles, où, ambiance tropicale mise à part, le mode de vie reste quand même très proche de celui de l’occident.

 

A peine amarrés à la marina, Mr Romero, agent assermenté, vient nous voir. C’est lui qui va s’occuper de nos formalités administratives : ZARPE d’entrée et de sortie, visite de la douane, importation temporaire du bateau (car nous restons plus de cinq jours), etc. Il embarque nos passeports et les papiers du bateau, pour revenir dans l’après-midi. Ça y est, on est en règle, et on peut envoyer le pavillon de courtoisie colombien, à rayures jaune, bleu et rouge. Romero est sympa et efficace, en compétition semble-t-il avec autres agents favorisés par la marina. Pour être sûr de bien se faire comprendre de nous, il appelle et nous passe Jean-Noël, un Français installé depuis un an à Santa Marta. Jean-Noël est un ancien navigateur, qui passe finalement le lendemain au bateau pour nous donner en direct de précieux et frais tuyaux sur les bons (et les moins bons !) plans de Santa Marta, quelques restaurants, combien coûte un taxi, etc. Il faut s’habituer au taux de change de la monnaie locale, le peso : un peu moins de 4 Euros pour 10000 $ (pesos), ça oblige à manipuler de grosses coupures, et à quelques calculs de conversion pour ne pas attraper des sueurs froides dans les distributeurs de billets quand on rentre des chiffres à 5 zéros !

 

La marina de Santa Marta est toute jeune, elle n’a ouvert qu’en avril de cette année, première (et unique) marina internationale de la Colombie. Il y a bien une marina à Carthagène, mais selon les dires, dans un état de délabrement avancé. Elle est très loin d’être pleine, et les « marineros », nombreux et sympas, semblent assez désœuvrés. La plupart des bateaux sont à moteur, et souvent de type pêche au gros, pour beaucoup immatriculés à Panama, même s’ils appartiennent à des Colombiens. Pendant une petite dizaine de jours, nous allons nous poser à la marina, et nous occuper de l’« estivage » de Sahaya : rinçage à l’eau douce des moteurs hors-bord et inbord, rangement de l’annexe, deux chandeliers à ressouder, génois à recoudre, etc. Nous ne prenons finalement pas trop le temps de visiter Santa Marta ni ses environs, réservant cela à plus tard. Nous préférons en effet préparer rapidement un périple à l’intérieur de la Colombie, car le mois d’octobre est réputé être pluvieux, et nous sommes déjà mi-septembre. Philippe a longuement potassé pour nous concocter un trek en montagne, dans la Sierra Nevada del Cocuy : cartes, points GPS, récits, etc. Nous préparons nos deux sacs à dos : fringues de montagne, tente, duvets, matelas, réchaud, provisions pour une semaine d’autonomie à plus de 4000 m. Bref, de gros sacs à dos … On ressort polaires, gants, bonnets des valises planquées sous les couchettes en transpirant à grosses gouttes. Plus d’un an que nous sommes en été maintenant !

 

Depuis la marina : on dirait presque le Conseil Régional Languedoc-Roussillon ...

 

Cargo au mouillage, en attente pour entrer au port de commerce, assez actif, de Santa Marta

 

Une marina loin d'être pleine ...

 

Opération "chandeliers" ...

 

Opération "génois" ...

 

Et vendredi 16 septembre, à 20h30, nous prenons place dans un bus de nuit qui doit nous conduire jusqu’à Bucaramanga, à peu près à mi-chemin entre Santa Marta et Bogota. Dix heures de bus en perspective, pour environ 500 km.

L’aventure commence …

Parce qu’après Bucaramanga, c’est le flou artistique pour les correspondances …

Et qu’à Santa Marta, la Sierra Nevada del Cocuy, y’a pas grand monde qui en a entendu parler.

Et ceux qui en ont vaguement entendu parler n’ont jamais eu la moindre intention d’y aller !

 

Nous allons lui préférer la terre quelques temps ...



12/10/2011
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